le sake blanc, conte japonais

le sake blanc et les shôjô, conte célèbre du Japon.
Note : « sake » se prononce « saké ».

Il y a 2000 ou plus, le Lac Biwa, dans la province d’Omi, et le mont Fuji, se sont rencontrés une nuit. Bien que cette histoire raconte cela comme un fait, vous avez le droit de dire combien « merveilleuses sont les voies de la Nature » et n’en doutez mais faites-le avec respect. Autrement, vous ne comprendrez pas et vous offenserez même les idées éthiques qui sont derrière les contes du Japon.

Ainsi, en ce temps d’un évènement géographique d’exception, vivait Yurine, un homme pauvre. Il adorait le sake, et ne passait pas un jour, sans grande difficulté, à ne pas en boire. Il vivait dans un lieu appelé Suzukawa, au nord de la rivière Fujikawa.

Le jour qui suivit l’apparition du Mont Fuji, Yurine tomba malade et il fut, par conséquent, incapable de boire une coupe de sake. Sa maladie empira, et comme il pensait qu’il n’y avait plus d’espoir de guérison, il se décida à s’offrir un dernier petit plaisir avant le trépas. Il appela dans ce but son fils unique Koyuri, un garçon de 14 ans, et il lui demanda d’aller lui chercher une ou deux coupes de sake.

Koyuri resta perplexe. Il n’y avait pas une goutte de sake dans la maison, et pas non plus une seule pièce de monnaie pour aller en acheter. Malgré cela, il n’osa rien dire à son père craignant que la nouvelle n’aggrave son état. Il prit sa gourde et parti vers la plage se demandant comment il allait pouvoir accéder à la demande de son père. Et alors qu’il s’affairait, il entendit une voix qui l’appelait distinctement par son nom. Cette voix provenait du grand pin qui bordait le lac, et alors qu’il observait, il aperçut deux personnes assises sous l’arbre géant. Leurs cheveux étaient d’un rouge vif, ainsi que leurs corps. Bien que Koyuri fût effrayé au premier regard – n’ayant jamais rien vu de la sorte – les voix étaient douces et l’homme lui faisait des signes afin qu’il approche. Et ainsi il s’approcha, bien qu’effrayé et tremblant il gardait l’attitude confiante qui caractérise les jeunes japonais de son âge.

Et en s’approchant encore, il vit que ces derniers buvaient du sake dans des grandes coupes, que l’on appelle « sakazuki » et que sur le sable se tenait une jarre immense dans laquelle ils se servaient. Aussi, il remarqua que ce sake était particulièrement blanc, bien plus que ce qu’il avait l’habitude de voir.

Pensant à son père, mourant, Koyuri retira le bouchon de sa gourde, raconta la demande de son père, et supplia qu’on lui offre du sake. L’homme rouge prit la gourde et la remplit. Le jeune homme remercia poliment l’homme, et s’en alla heureux : « Père ! Ici ! Père ! » dit-il lorsqu’il atteignit la hutte : « J’ai ton sake, le meilleur que je n’ai jamais vu. Et je suis sûr qu’il est aussi bon qu’il paraît : essaie-le et dis-moi ! ».

Le vieil homme prit la gourde, et il but le breuvage exprimant sa grande satisfaction. Puis, il confirma qu’en effet c’était bien le meilleur qu’il n’avait jamais bu. Et le jour d’après, il en voulait plus. Le jeune homme s’en alla retrouver ses deux amis rouges qui acceptèrent de lui offrir du sake. Le même rituel se répéta pendant 5 jours et Yurine regagna petit à petit en force et en esprit. Il était désormais presque guéri.

A deux pas de la hutte, vivait Mamikiko, un voisin désagréable et particulièrement jaloux. Bien qu’il appréciait, également, le sake, iI était trop pauvre pour s’en procurer. Alors, entendre que Yurine avait pu boire du sake pendant cinq jours d’affilée le rendit vert de rage. Il appela Koyuri alors qu’il était de retour de la plage et lui demanda comment il avait fait pour obtenir ce sake. Il expliqua alors que c’était deux étranges personnes aux cheveux rouges restant près du grand pin qui lui avait donné pour son père.

« Donne-moi ta gourde pour tester ! » pesta-t-il contre Koyuri lui prenant violemment des mains, il continua : « Tu penses que ton père est le seul homme qui mérite de boire ce sake ? » approchant la gourde de ses lèvres, il commença à boire. Immédiatement il recracha le liquide de dégoût. « Qu’est-ce que tu as mis dedans ? Tu donnes le meilleur des sake à ton père, et à moi tu me donnes de l’eau croupie ! Qu’est-ce que ça veut dire ? » C’est alors qu’il donne une claque à Koyuri et lui demande de le mener vers les gens rouges sur la plage en disant « Si tu ne me mènes pas vers le bon sake, je te frapperais encore ».

Koyuri mena Mamikiko, bien qu’agacé d’avoir perdu le breuvage destiné à son père, et craignant la colère de ses amis aux cheveux rouges. Au même endroit qu’à l’habitude, ils les trouvèrent à boire leur breuvage. Mamikiko fut étonné de leurs apparences. De sa vie, il n’avait jamais vu ça. Leurs corps étaient roses de la couleur de l’hanami, et leurs cheveux étaient longs et rouges. Ils l’effrayèrent presque. Entièrement nues, seulement quelques algues couvraient leurs organes génitaux.

« Oh mon garçon ! Pourquoi pleures-tu ? Et pourquoi es-tu si vite de retour ? Ton père a déjà bu la gourde que tu as remplie ? Tu me diras, il doit être aussi accroc à ce sake blanc que nous le sommes ! »

« Non, non… Mon père n’en a pas bu une goutte. Mais Mamikiko, ici, m’a pris la gourde et l’a bu, recrachant entièrement ce qu’il avait englouti et disant que ce n’était pas du sake. Il déversa le reste et m’obligea à le mener ici. Puis-je en demander un peu pour mon père ? » Et l’homme rouge rechargea la gourde sans tarder, lui disant qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Il souriait de savoir que Mamikiko avait tout recraché.

le Sake blanc - shôjô

Le Sake Blanc, conte du Japon

« Je suis amoureux du sake comme tout me monde » dit-il. « Puis-je en avoir un peu également ? » – poursuivit Mamikiko.

« Évidemment. Servez-vous donc ! » Dit l’homme. « Servez-vous ! ». Et Mamikiko de se servir dans le bol le plus large qui était, de le porter à son nez pour humer le délicieux parfum du sake et de le mettre à la bouche. Mais dès que le liquide toucha ses lèvres, son visage se transforma, et il dut recracher le breuvage qui lui était particulièrement dégoûtant.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? » se plaignit Mamikiko, énervé. Et l’homme aux cheveux rouges de répondre, bien plus énervé encore : « Vous ne semblez pas savoir qui je suis. Bien, je dois vous dire que je suis un shôjô de haut degré, je vis au plus profond de l’océan près du palais du Roi Dragon. Nous avons entendu qu’une montagne sacrée s’est élevée au bord de la mer, et comme c’est un bon présage, et le signe que l’Empire du Japon existera toujours, je suis venu le voir moi-même. Pendant que j’observais la magnifique scène depuis la côte de Suruga, ce garçon, Koyuri, est venu demander du sake pour son pauvre père malade, et je lui en ai donné. Seulement, ce sake n’est pas un sake ordinaire, il est sacré. Et ceux qui le boivent vivent longtemps et conservent leur jeunesse. Il guérit aussi toutes les maladies même dans un grand âge.

Mais vous devez savoir que tout médicament est parfois un poison, et ainsi ce sake blanc sacré est délicieux aux gens vertueux et dégoûtant et empoissonné aux pervers. Sachant cela, et puisqu’il est imbuvable pour vous, je sais que vous êtes mauvais, égoïste et avare. » Et les deux shôjô se mirent à rire devant Mamikiko, qui entendant cela pensa que les quelques gouttes qu’il avait avalées agiraient comme un poison et le tuerait rapidement. Il commença à pleurer et à s’excuser pour sa mauvaise conduite, il supplia afin d’être pardonné et jura solennellement que si tel était le cas et que sa vie était épargnée il changerait.

Pris en pitié, le shôjô donna à Mamikiko une poudre qui lui demanda de boire dans le sake, il ajouta « Il est mieux de se repentir et de changer même vieux, plutôt que pas du tout ».

Il le descendit d’un trait. Trouvant le vin doux et délicieux. Il le renforça et il se sentit immédiatement bien. Il changea pour devenir un homme bon. Il redevint ami avec Yurine, et traita Koyuri de la meilleure des manières.

Quelques années plus tard, Mamikiko et Yurine ouvrirent une hutte à la base sud du Mont Fuji où ils produisaient du sake blanc, grâce à une recette donnée par les shôjô et qu’ils donnaient à ceux qui étaient empoissonnés par le sake. Ils vécurent tous les deux 300 ans.


Shôjô (猩々 ou 猩猩)
Représenté dans le théâtre No.
Esprit de mer avec un visage et des cheveux rouges et un fort penchant pour l’alcool.

 

 

Source : Ancient Tales and Folk-lore of Japan, par Richard Gordon Smith, [1918]
 

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